Prendre du temps pour soi… contre les autres ?

Groupe de personnes discutant pour illustrer que prendre du temps pour soi inclut le lien social.

Il suffit d’ouvrir un réseau social, d’écouter un podcast ou de feuilleter un magazine pour entendre la même recommandation : prendre du temps pour soi. L’injonction est devenue presque morale. Ne pas le faire serait un signe de déséquilibre, d’immaturité, voire d’aliénation.

Pourtant, derrière cette formule apparemment bienveillante, une confusion s’est installée : prendre du temps pour soi serait devenu synonyme de prendre du temps seul·e. Chez Ingeni-oz, nous explorons comment l’équilibre entre individu et collectif forge notre bien-être. Car, par effet miroir, consacrer du temps aux autres ferait aujourd’hui planer le soupçon de s’oublier. Cette opposition révèle un malaise profond, comme si la présence à l’autre diluait la présence à soi. Or, cette tension est largement artificielle.

L’être humain : un animal social avant tout

Les sciences humaines et biologiques le rappellent : l’être humain est un être de lien. Les travaux du psychologue Roy Baumeister ont posé dès les années 1990 l’idée d’un besoin fondamental d’appartenance. Dans leur article de référence (Baumeister & Leary, 1995), les auteurs montrent que le besoin de relations stables est aussi essentiel que les besoins physiologiques.

En 2023, l’Organisation mondiale de la santé a reconnu la solitude comme un enjeu majeur de santé publique. Parallèlement, le Surgeon General des États-Unis publiait un rapport sur “l’épidémie de solitude”, soulignant que l’isolement augmente les risques cardiovasculaires et de mortalité prématurée.

  • Santé mentale : La qualité des relations est corrélée au bien-être à long terme.
  • Besoin d’appartenance : Compter pour quelqu’un est un pilier structurant.
  • Équilibre : Nous avons besoin de moments seuls, mais tout autant d’expériences partagées.

L’injonction paradoxale du développement personnel

Le développement personnel a apporté des outils utiles : connaissance de soi, régulation émotionnelle et affirmation de ses limites. Mais certaines dérives en ont fait un impératif individualiste. Le message implicite est culpabilisant : si tu ne vas pas bien, c’est que tu n’as pas assez travaillé sur toi.

Des sociologues comme Eva Illouz montrent comment la culture thérapeutique tend à psychologiser des problématiques collectives. Dans ce contexte, prendre du temps pour soi peut devenir un marqueur de performance. Il faudrait optimiser ses rituels, gérer son énergie comme un capital. On parle beaucoup d’autonomie, mais trop peu de la joie d’être ensemble et du plaisir de l’interdépendance.

Pourquoi prendre du temps pour soi n’exclut pas les autres

Prenons l’exemple de la parentalité. L’épuisement parental est une réalité documentée par Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak. On répète aux parents : “Il faut prendre du temps pour toi.” Certes, mais ce que beaucoup de parents expriment, c’est que le temps passé avec leurs enfants nourrit leur identité et leur joie.

Le problème n’est pas le temps partagé, mais l’absence de relais et l’isolement. De même, dans le couple moderne, on valorise l’indépendance au point de considérer parfois comme suspect le désir de proximité. Pourtant, entrer en relation demande des efforts conscients dans une société où la solitude perçue progresse, notamment selon les données de la Fondation de France.

[Image d’une interaction sociale positive et bienveillante en milieu professionnel ou personnel]

Sortir de la solitude : un enjeu collectif

Nous sommes hyperconnecté·es, mais pas nécessairement relié·es. Les interactions numériques ne remplacent pas la présence incarnée. Opposer le temps pour soi au temps avec les autres est dangereux :

  1. On s’épuise à chercher une autonomie parfaite.
  2. On se coupe de ce qui nous nourrit vraiment.

Prendre du temps pour soi ne signifie pas se retirer du monde. Cela signifie choisir ses relations, ajuster son rythme et clarifier ses limites. Passer du temps avec les autres est une manière profonde de se rencontrer soi-même autrement.

L’équilibre ne consiste pas à compter les heures seul·e, mais à identifier les relations dans lesquelles nous nous sentons vivant·es. Pour une société qui souffre de solitude, la réponse doit être collective. Elle concerne l’organisation du travail, de la parentalité et des espaces de rencontre.

Prenez du temps pour vous, oui. Mais n’oubliez pas que ce qui nous ressource le plus profondément est souvent le temps réellement vécu avec les autres.

Par Nelly Forestier